|
Des sourires, enfin. Ils ont illuminé hier après-midi les yeux de tous ceux présents au départ du Mauritius Trochetia pour les Chagos. Une centaine de Chagossiens a embarqué pour un bref mais déchirant voyage vers l'archipel qui leur est interdit depuis plus de trois décennies. Ils ont quitté le port avec des mouchoirs blancs à la main et des larmes aux yeux, alors que sur le Quai D, où s'étaient rassemblées environ 500 personnes, jouait l'incontournable Peros Vert, entonné par la foule présente. Un poignant hommage à ceux qui, au nom de tous les Chagossiens, fouleront après 38 ans le sable de ces îles en quête que leur identité perdue. Des mouchoirs bercés par le vent comme autant de raisons d'espérer des jours meilleurs. Les regards se tournent maintenant vers l'horizon. Le retour vers ""la terre des ancêtres"" a débuté. ""Mo kouma Moïse. Mo pe amen mo pep dan later promise !"" s'est exclamé le leader du Groupe réfugiés Chagos (GRC), Olivier Bancoult, plus tôt dans la journée. Les bras chargés de sacs, les premiers arrivés se dirigent vers le bâtiment de Mauritius Shipping pour l'enregistrement des bagages. Il est environ 15 heures. Des bouquets, achetés tout spécialement, rappellent l'objectif de ce retour : revoir la terre d'où ils ont été chassés et rendre hommage à leurs proches enterrés là-bas. L'émotion est palpable. Les commentaires vont bon train. Tous évoquent ce qu'ils feront dès leur arrivée dans l'archipel : ""Mo pou gete si lakaz kot mo ban paran ti reste enkor la mem."" ""Mo pou ale direk simitier pou met fler lor tom mo papa ek fer enn ti la prier."" ""Mwa mo pou ale vizit vilaz kot mo ti pe reste kan mo ti tipti."" Plusieurs passagers comptent même embrasser le sol de leurs îles natales une fois arrivés. Il y a également ceux qui s'y rendent pour la toute première fois. Pour eux aussi, ce voyage a pris ces dernières années chaque jour un peu plus d'importance. ""Mo mama tou letan ti koz mwa Chagos. Mo pe fer sa voyaz la zordi en so memoir parski li finn mor"", confie un jeune Chagossien, effondré. Un autre a apporté avec lui une photo de ses parents qu'il compte laisser dans l'île. ""Enn certin manier, zot osi pe fer sa voyaz la ar mwa."" Peur que ce ne soit qu'un rêve Elysée, la soixantaine, étouffe un sanglot. Elle attend depuis dix minutes de faire enregistrer ses bagages. Son regard s'attarde sur la rose qu'elle tient à la main. ""J'irai la poser sur la tombe de mes parents"", lâche-t-elle, les larmes aux yeux. Ce retour vers sa terre natale, Elysée y a rêvé durant des années. ""Je ne dors plus depuis trois jours. J'ai eu peur que tout cela ne soit qu'un rêve."" Elle est heureuse de pouvoir à nouveau fouler le sol de son île avant qu'il ne soit trop tard. ""J'ai tant espéré. J'avais peur de mourir avant de pouvoir y retourner."" A quelques mètres des voyageurs, de l'autre côté de la grille, une centaine de Chagossiens, eux, n'ont pas eu la chance de faire partie du voyage. C'est la tristesse au coeur, ""mais quand même heureux pour les autres"", qu'ils les regardent s'en aller vers ces îles tant aimées. ""Nous sommes de tout coeur avec eux. Ils emmènent dans leurs bagages un peu de nous tous"", témoigne Cécile, une habitante de Cassis, venue accompagner une de ses tantes. Sur le quai, les au revoir, déchirants, se prolongent. On devine chez ceux qui font partie du voyage une joie pudique, mais aussi un réel amour pour cet archipel. Vers 18 h 25, le Mauritius Trochetia largue les amarres pour entamer un périple qui l'amènera à 2 000 km au nord-est de Maurice. Outre les 102 Chagossiens, deux prêtres, une infirmière, ainsi qu'un tailleur de pierres et un officiel du Foreign and Commonwealth Office (FCO) britannique font partie du voyage. Ils passeront une journée sur chacune des trois îles - Salomon, Peros Banhos et Diego Garcia - où ils s'occuperont des tombes de leurs aïeux et érigeront des plaques commémoratives. Une quinzaine de Seychellois d'origine chagossienne font aussi le déplacement. Gracia Fideria, 43 ans, habitait Diego Garcia et allait à l'école dans ""une grande maison"". ""Je me souviens de quand les Britanniques et américains sont arrivés."" Elle n'a pas non oublié quand ils ont ramassé tous les chiens de l'île pour les gazer. Les conditions de vie aux Seychelles n'ont pas été ""bonnes"". Mais ce retour au pays où elle est née la ""touche "". Même le symbole inébranlable de la lutte des Chagossiens, Lisette Talat, laisse un sourire gagner son visage habituellement impassible. ""Mo sagrin mo pa pou ale ress laba. Nu pou pass zis en zurne Diego. Me gran mersi mo pou met lipie laba."" Le capitaine du navire, Jean-François Labat, est conscient de l'aspect ""historique"" du voyage. C'est la première fois que le Trochetia s'aventure aussi loin des côtes mauriciennes. Une fois dans les eaux du British Indian Ocean Territory, le navire ne fera plus flotter le quadricolore mauricien. ""Il y a des considérations diplomatiques."" La force de la vérité Pour l'officiel du FCO, Tony Humphries, le gouvernement britannique prend la visite, qu'il qualifie d'""humanitaire"", avec ""un sérieux extrême"". Le caractère poignant de l'événement est illustré par la poignée de main triomphale entre Olivier Bancoult et le leader du Comité social des chagossiens (CSC), Fernand Mandarin. Ils ont bien choisi le moment pour mettre de côté leurs nombreuses et récurrentes ""divergences d'opinion"". Ils se sont engagés à respecter cette trêve au-delà de la visite et à unir leurs forces dans la lutte qui cessera seulement une fois que le droit de retour aura été acquis. Plus tôt dans la journée, tout ce petit monde s'est recueilli devant le monument des Chagossiens sur lequel est inscrit : ""En témoignage du déracinement et de l'exil des Chagossiens arrivés sur le quai entre 1965 et 1973."" Il était d'ailleurs prévu que la cérémonie religieuse se tiendrait devant. Mais comme l'a souligné l'ancien président de la République, Cassam Uteem, les ""puissants du jour"" ont décidé, pour une raison ou une autre, que l'endroit n'était pas approprié. C'est donc à l'église du St. Sacrement, Cassis, où vit un nombre important de Chagossiens, qu'a eu lieu la cérémonie. Cassam Uteem a raconté, ému, le jour où il s'est porté volontaire pour traduire en anglais le témoignage de Lisette Talat devant la Haute Cour de Londres. Olivier Bancoult a salué les Chagossiennes qui ont décidé qu'il n'est pas possible ""d'accepter l'injustice et l'indifférence"". Sa mère, doyenne du voyage, Rita Issou, pourra revoir son île natale avant qu'elle ne ""ferme les yeux"". L'évêque de Port-Louis, Mgr Maurice Piat, a décrit l'excision des Chagos de ""tache sur l'indépendance"" du pays. Il a toutefois affirmé qu'aucun pouvoir, militaire ou politique, ne pourra vaincre la force de la vérité et de la justice. Une chose est sûre. Olivier Bancoult a respecté sa promesse qui était ""Nous retournons au paradis ! "". Le retour du Trochetia est prévu vers le 10 avril. La cérémonie religieuse a dû se tenir à l'église du St. Sacrement, car elle n'a pu avoir lieu devant le monument des Chagossiens. Des larmes de joie ont coulé sur les joues en souvenir de la douleur...
|