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Jeudi 1 Janvier 1970 - 00:00:00  - 
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Simplice vient juste d'achever son stage pratique au sein d'une organisation internationale et il s'apprête à rentrer chez lui pour présenter ce travail de recherche que j'ai dû, sur sa demande, revoir et mettre en forme finale. Originaire d'un pays du Sahel, il est du genre enthousiaste et optimiste, avec le sourire candide de l'éternel adolescent, alors qu'il a.38 ans ! Le plus avisé de nous lui donnerait, au maximum, 20 printemps. C'est trompeur et troublant à la fois. Il a choisi comme thème un sujet d'actualité: les nouvelles technologies de l'information et de la communication et les jeunes ruraux du Sahel. Vaste programme.
 
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- Alors, Simplice, tu es content de rentrer ?
- Oui et non quelque part....
- Non pourquoi ?
- Parce que je vais quitter des gens auxquels je commençais à m'habituer, après une année, et le chaos d'ici, tu sais, Rome. Ca crie et ça parle tout le temps, comme chez nous, entre africains.
- Justement, tu as sûrement dû quitter des personnes qui te sont chères.
- C'est pour ça que je suis aussi pressé de les revoir. Je ne te le cache pas.
- À propos, j'ai trouvé ta thèse intéressante. C'est dans l'air du temps, comme on dit. Maintenant, reste à savoir s'il est plus rentable de faire du traitement de texte ou de la riziculture. L'ordinateur ou le tracteur ? Et, pourquoi pas les deux, en même temps ?
- Ma réponse est complètement prévisible et évidente. On ne va pas rester arriérés à vie, tu ne peux pas t'imaginer dans quel état se trouve notre jeunesse. Ils sont tous oisifs, sans formation, inutiles. Faut que ça bouge que ces africains se remuent les fesses ! Allez, entrez dans le troisième millénaire ! A fonds la caisse dans l'Internet ! Dans la e-économie ! Dans la e-médecine !
- Maintenant qu'on a vaincu le bogue de l'an 2000, il n'y a plus rien à craindre, l'avenir est au cour du clavier !
- D'ailleurs, je vais te dire, ma tête est pleine comme un ouf ; elle va un jour exploser. Mais alors pleine de projets, d'idées. Elles arrivent, elles m'interpellent, elles m'obsèdent parfois. Elles m'harcèlent même !

Puis, comme envoûté par la lampe du plafond, il devient aussitôt, grave, sincèrement désolé et interrogatif. Il revient sur terre, se demande à voix basse, comme quand on pense à un gâchis «Mais.tout cela, est-ce réalisable ? »

Mon ton rassurant lui signifiait qu'il en était pour rien si quelques-unes de ses innombrables projections du monde n'allaient pas trouver preneur. Que la représentation est souvent plus expressive que la figuration, que l'utopie est toujours plus belle que la raison, que le phantasme est plus jouissif que son accomplissement, que le rêve dit ce que la réalité cache que le mythe est plus puissant que tous les cours d'histoire.

Avocat, je lui aurais sagement conseillé de plaider non coupable.

- Un projet, au fond, c'est une idée, une intention. Le reste.Tentais-je.
- Je voulais justement réagir, un instant, à la notion même de projet. Tu sais, elle commence à être remise en cause.
- Ouais, ça revient tous les quatre, cinq ans. C'est devenu une rengaine, c'est connu.
- J'ai pensé à une approche systémique, multidisciplinaire, plus globale et qui intègre toutes les interactions intra et inter sectorielles, tenant compte du rythme et des effets de la mondialisation.
- !.
- Comprendre la dialectique du moyen et du long terme, ce qui n'est pas facile en soi. Le partenaire au développement et l'aide internationale doivent avoir une connaissance parfaite du contexte et s'y installer. L'idéal serait de concilier l'intervention d'urgence et le développement durable. Gros clin d'oil à l'ex-puissance coloniale, à qui, en douce, il ne demande rien de moins qu'une recolonisation sérieuse et durable, cette fois.
- On ne peut pas ne pas être d'accord avec le chercheur que tu es, Simplice... T'as raison. Le projet devient très vite une espèce d'îlot de fric et de bonnes intentions dans une mare de requins avides, corrompus, au mieux incompétents. Même si, on a envie d'y croire un peu plus, quand on voit des gens comme toi, assidus et avides de connaissances, pressés de rentrer chez eux pour mettre la main à la pâte pour changer les choses et les mentalités. Ça fait plaisir, tu sais, ça me touche profondément.


Une réplique puissante et immédiate, genre missile pacifique, bourrée d'orgueil et de détermination, ne rate pas sa cible : moi. Sans effet collatéral, encore heureux.
- Mais, moi, je rentre à Paris, mon cher !

Globalement stupéfait, intrinsèquement sidéré et inutilement incrédule, je lui fais.
- Comment, tu ne vas pas chez toi ? Alors là, je ne comprends plus rien et je t'avoue que je suis un peu déboussolé là. Un peu déçu même.

Il n'en fallait pas plus pour que le sourire de charme de Simplice se transforme, sans effet spécial, en une horrible grimace. Ses yeux font brusquement, dans un sens puis dans l'autre, le tour de « la bête immonde » qu'il a en face de lui : encore moi.
- Comment tu oses me dire ça ?
- Ça, quoi ?
- Que tu es déçu de moi.
- Il n'y a rien de mal, j'étais persuadé que tu allais dans TON pays proposer TES idées et rejoindre TON poste. Mais, maintenant, si tu vas à Paris pour présenter ta thèse, c'est bien pour toi et voilà. C'est un quiproquo, sans plus.
- Mais, vraiment, vous avez tous cette idée que la meilleure place pour un africain, c'est chez lui, en Afrique.
- Pas moi. Je pense que chacun de nous a le droit de vivre où il veut. La Terre appartient à tous ses habitants. Si ça dépendait de moi, j'effacerais toutes les frontières. Mais, ton cas, ch'ais pas, les études poussées, la thèse, notre jeunesse par ci, le développement par-là.Je voyais en toi un espoir.

Et, lui, histoire d'en remettre une couche, le torse bombé comme Popeye, avec les épinards en moins, souriant de plus belle, il déclare « triomphaliste » :
- Ça fait sept ans que je vis à Paris !
- Sept ans ?! Où ça ?
- À Nanterre.
- Ah, là, je comprends mieux, tu as émigré.
- Pas du tout, je suis chercheur. Ce que tu as là, sur le bureau, n'est rien d'autre que ma troisième thèse.
- Eh bien, chapeau ! Complimenti, comme on dit, ici, à Rome !
- Qu'est-ce tu croyais ?
- Si tu penses vivre et rester en Europe, entre les lenteurs de la recherche et le confort de la théorie, si tu permets, le développement dans tout ça.

Cette foi, péremptoire et définitif, il affirme :
- Le développement, je vais te dire, il se fait de loin !
- Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire de développement à distance ? Tu plaisantes ou quoi ? Alors, il n'y a aucune différence entre toi et l'émigré classique qui quitte son patelin pour chercher une vie meilleure. Ailleurs. Au moins, lui, il ne se trouve aucun autre prétexte que sa survie et celle de la famille restée au village à qui il envoie, le plus souvent qu'il le peut, un chèque. Pour cette raison, je le respecte.
- Le cas de figure est totalement différent. Tu ne veux pas comprendre. Pourtant, tu as corrigé ma thèse, je t'en remercie. D'ailleurs tu es encore plus sévère que mon superviseur. Mais ne me dis pas que tu ignores que tout se passe ici. Tu sais que es décideurs sont là, le fric aussi.

Je m'attends à ce qu'il parle de lui, de sa décision, de son choix, celui de vivre où il est, en alignant d'improbables travaux dits de recherche qui iront remplir les étagères des bibliothèques universitaires, mais qui ont si peu de chance d'être lus ou publiés. Leur mise en application, elle, verra le jour quand les poules auront des dents. C'est-à-dire la semaine des quat'jeudis et des trois dimanches.
- Comme tu te payes une partie de tes études, toi-même, de ton côté, tu n'envoies pas un rond à ta famille, en plus.
- Ma famille ne manque de rien. Et, quand je retournerai (les yeux au plafond, vers la même lampe, déjà rêveur ou joueur) on me déroulera un tapis rouge.
- Moi, je veux bien, mais je pensais que les gens comme toi, les cadres instruits, préparés - un intellectuel, c'est autre chose - pensaient à construire leur pays, voire à servir d'intermédiaire à la coopération. Assister l'assistance internationale, en quelque sorte, pour le plus grand bien du pays. Qu'il fallait des gens sur place, des nationaux à même de prendre les choses en main. Certes, progressivement. Se charger de la formation, de l'éducation de la jeunesse, sujet de ta thèse par ailleurs.

Simplice finit de coller les étiquettes sur la montagne de documents qu'il emportera avec lui, de ranger ses affaires personnelles éparpillées sur le bureau, observe un silence qui laisse tout présager. Un sourire, venu on ne sait d'où, éclaire, son visage qui se remplit à nouveau d'insouciance. Calme et serein, droit dans les yeux, il m'avoue :
- Même si elle est idéaliste, ta réflexion est légitime, je dois l'admettre. Mais, j'ai même pensé à ça. Tu oublies que les nouvelles technologies de l'information et de la communication ont aussi prévu la e-éducation !

nasser © janvier 2006
Ecrivain né à Paris et établi à Rome.
Auteur de « Cocktail story », Editions Le Manuscrit, Paris 2003
et de « La mémoire de l'anchois », à paraître cette année.

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1 commentaires sur cet article.
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1920 - nasser : Bonjour chers amis, C'est pour vous annoncer la sortie de " La mémoire de l'anchois" et du succès obtenu : meilleure ente à Rone ! Myriem NB/ Il faura faire un papier sur l'heureux événement.

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