|
«En tant que résidents, nous sommes confrontés à un double problème: d’une part, un système de service public qui ne cesse de se détériorer, d’autre part, des fonctionnaires corrompus – dont certains ont un pouvoir décisionnel – qui exploitent la situation déplorable dans laquelle nous nous trouvons pour nous escroquer lorsqu’on leur demande d’arranger les choses », a expliqué à IRIN Edmore Mbirimi, un habitant de Chitungwiza, une ville satellite située à 35 kilomètres d’Harare, la capitale.
Il y a trois semaines, le tuyau d’évacuation des eaux usées de son domicile s’est percé – un problème de plus en plus courant dans les zones urbaines des quatre coins du pays. Lorsqu’il a téléphoné au département des travaux publics, on lui a promis de lui envoyer un technicien « sous peu ».
Après une attente de 24 heures, il a décidé de rappeler et son interlocuteur lui a rétorqué avec mauvaise humeur que le département était débordé et qu’il devait attendre son tour.
Lorsque les eaux usées ont commencé à s’infiltrer chez lui, on lui a assuré que le problème serait résolu le jour même, mais une fois encore, personne n’est venu.
« A ma sixième visite, un jeune employé m’a accosté alors que j’étais en train de partir pour m’annoncer crûment que rien ne serait arrangé tant que je ne « lui ferai pas un geste », suggérant par là que je devais payer les plombiers pour qu’ils réparent le tuyau percé », a raconté M. Mbirimi.
Aujourd’hui, les employés des travaux publics repoussent sans cesse les réparations chez M. Mbirimi depuis que celui-ci a tenté de signaler cette tentative de corruption aux autorités supérieures qui, elles non plus, n’ont rien fait.
Il est courant pour les habitants des centres urbains de subir des coupures d’eau qui durent des semaines et des coupures de courant fréquentes ; il arrive aussi que les ordures ne soient pas ramassées et que les réseaux d’assainissement ne fonctionnent pas. Pour expliquer cela, les municipalités et les services publics d’approvisionnement en eau et en électricité invoquent souvent le manque de devises, qui les empêcherait de pouvoir importer les pièces indispensables à la réparation des infrastructures et d’acheter de nouveaux camions-poubelles, ou de l’électricité aux pays voisins.
La semaine dernière, la municipalité de Chitungwiza a rapporté qu’elle avait suspendu le ramassage des ordures car ses camions étaient tombés en panne, et qu’elle n’était pas en mesure de les réparer, ajoutant que la situation était aggravée par les vols de pièces détachées, un phénomène endémique.
Travaux de graissage (de patte)
Josphat Matema, le voisin de M. Mbirimi, est pragmatique. Il s’est fait des amis parmi les plombiers officiels en les payant, et leur offre une bière de temps en temps, lorsqu’ils viennent faire des réparations.
« Je n’ai même pas besoin d’aller les chercher. Ils se sont engagés à vérifier que tout est en ordre chez moi toutes les deux semaines parce que je suis devenu leur ami. Face à une telle crise, je n’ai pas le choix, je dois payer, sinon je passerai ma vie à me plaindre », a expliqué M. Matema à IRIN.
Les pots-de-vin viennent s’ajouter aux prix exorbitants imposés par les municipalités et services publics, des prix que la plupart des contribuables n’ont pas les moyens de payer. La société zimbabwéenne d’électricité (ZESA), par exemple, a récemment relevé ses tarifs de 350 pour cent.
L’inflation annuelle actuellement est supérieure à 3 700 pour cent et le taux de chômage est estimé à environ 80 pour cent. Même les personnes qui ont un emploi se débattent pour trouver de quoi payer leur transport lorsqu’elles se rendent au travail, et de nombreux retraités perçoivent des allocations mensuelles qui suffisent tout juste à acheter un pain de savon.
Les retraités souffrent
Margaret Muhoni, une veuve de 66 ans, habite Harare. Elle vit depuis un an sans eau ni électricité.
Avant de subir ces coupures, Mme Muhoni payait environ 0,10 dollar américain [au taux de change pratiqué sur le marché parallèle, soit un dollar pour 50 000 dollars zimbabwéens] par mois pour bénéficier de ces services, jusqu’au jour où sa facture s’est soudainement élevée à 60 dollars. On lui a dit que la facture indiquait un montant erroné, mais à sa surprise, les autorités ont insisté pour qu’elle paie la somme demandée en attendant que l’anomalie soit rectifiée.
« J’ai pleuré lorsque l’un d’eux, qui semblait me connaître, a suggéré que, parce que ma fille vit à l’étranger, je devrais le payer en devises pour que mes factures soient régularisées. Mais la vérité, c’est que je ne pouvais pas payer pour des erreurs qui, je pense, ont été délibérément commises pour me forcer à leur donner quelque chose », a déclaré Mme Muhoni.
Mme Muhoni a accusé les autorités de profiter de son grand âge. Aujourd’hui, elle loue quelques-unes des chambres de sa demeure, mais le loyer est symbolique en raison de l’absence d’eau courante et d’électricité. Elle doit acheter du bois pour cuisiner et se chauffer, et ses locataires et elle-même doivent aller chercher de l’eau dans une église du quartier.
Des responsables qui n’ont pas à répondre de leurs actes
Les représentants de la municipalité et des sociétés nationales de distribution d’eau et d’électricité ont refusé de s’exprimer, mais un responsable du département des travaux publics de Chitungwiza a expliqué à IRIN qu’il fallait être deux pour valser.
« La corruption est un vrai problème, surtout en ces temps difficiles où les employés sont peu rémunérés et extrêmement démoralisés parce qu’ils doivent généralement travailler sans combinaison de protection. Mais les habitants sont eux aussi fautifs parce qu’ils encouragent des pratiques peu scrupuleuses », a expliqué le responsable à IRIN.
La Combined Harare Residents Association (CHRA), une organisation de défense des contribuables, explique la corruption et la mauvaise prestation de services par l’absence d’un conseil élu.
« Cette [corruption] est un problème très préoccupant pour nous, mais ce n’est pas une surprise parce qu’il n’existe pas d’autorité légitime chargée de surveiller et de discipliner les employés, qui se sentent libres de faire ce que bon leur semble, en sachant qu’ils n’auront pas à répondre de ces actes peu scrupuleux », a expliqué Precious Shumba, la porte-parole de la CHRA.
Elu maire d’Harare en 2002 sous l’étiquette du Mouvement pour le changement démocratique (MCD), un parti d’opposition, Elias Mudzuri a été démis de ses fonctions par le gouvernement il y a trois ans, pour incompétence présumée.
Depuis lors, la municipalité est dirigée par une commission controversée. La plupart des municipalités des centres urbains sont contrôlées par des conseils dominés par le MCD, qui se plaignent d’être contrariés par le gouvernement, lui-même dominé par le ZANU-PF.
|