|
Cette déception avait eu pour effet immédiat de donner Ségolène Royal en tête du second tour avec 59,78% des voix contre 40,22 pour Nicolas Sarkozy. C'est probablement ce qui a permis également à Abdoulatifou Aly de devenir l'un des trois députés élus du MoDem. A en juger par la foule qui s'était rassemblée dans le centre de Mamoudzou, entre 10 et 20.000 personnes, pour acclamer le Président de la République, « l'affront » est oublié. Certains arboraient même un t-shirt où l'on pouvait lire « Nicolas Sarkozy, père de la départementalisation »! Le Président lui-même rectifiera le tir dans son discours en rappelant que cette départementalisation était un combat vieux de 51 ans et en citant ses principaux acteurs, de Zena M'déré à Mansour Kamardine (?), ancien député UMP, en passant par Younoussa Bamana et les autres. Dans sa « lettre aux Mahorais » du 14 mars 2007, le candidat avait promis : « si je suis élu, l'un de mes premiers déplacements, en tant que Président de la République française, se fera à Mayotte et à la Réunion ». Un peu moins de trois ans plus tard, le président qui « dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit » aura donc tenu sa promesse en accordant quatre heures de son temps à l'Ile au Lagon avant de s'envoler vers la Réunion.
Après « l'accueil républicain », selon le terme consacré, sur le tarmac de Pamandzi, Nicolas Sarkozy a abordé la question de l'immigration clandestine lors de sa rencontre avec les agents de la PAF (Police aux frontières). Immigration clandestine : la fuite en avant Quand Nicolas Sarkozy détaille la débauche de moyens mis en place pour lutter contre l'immigration clandestine à Mayotte, on ne peut que s'interroger sur leur efficacité. L'hélicoptère promis en 2002, alors qu'il était ministre de l'intérieur est arrivé il y a quelques mois. « Je vous avais promis un 3ème radar, il est opérationnel et nous allons en installer un 4ème pour couvrir toute l'île. Les effectifs de la police aux frontières ont été multipliés par 12 depuis 2002, tandis qu'une centaine de gendarmes supplémentaires sont aujourd'hui affectés à Mayotte ». Avec un tel arsenal, on pourrait s'attendre à une baisse des départs de kwassa, des accidents, des morts. Au moins. Au lieu de cela « près de 20 000 étrangers en situation irrégulière ont été éloignés en 2009 ! C'est presque autant que pour tout le territoire métropolitain ! Et c'est cinq fois plus qu'en 2002 ». (La France a renvoyé dans leur pays 29 288 étrangers en situation irrégulière en 2009, a annoncé ce 18 janvier le ministère de l'immigration). « On arrête également 20 fois plus de passeurs qu'en 2002, et on intercepte 40 fois plus de kwassas kwassas ». Visiblement l'option chasse et répression, ça ne marche pas ou ça ne suffit pas. Et pourtant Sarkozy veut faire un pas de plus dans ce domaine : « J'ai décidé que Mayotte serait un département pilote pour l'expérimentation de la fonction « garde côte », placé sous la responsabilité du préfet ». Nicolas Sarkozy a fustigé les passeurs qui amènent les clandestins en les qualifiant « d'assassins ». Il faut rappeler que les « assassins » se trouvent parfois parmi les victimes! D'autre part, si ce trafic existe, c'est qu'il y a un « marché ». Il serait donc honnête de rechercher les raisons de l'existence de ce marché et agir sur les causes, pas sur les effets. On peut également parler des autorités comoriennes qui connaissent parfaitement toutes les filières, les véritables usines à kwassas qui fleurissent autour de Domoni et même les plages d'où partent les embarcations, cela n'est un secret pour personne. Elles n'ont mis en place aucune mesure pour empêcher les départs, trop contentes d'embarrasser les autorités de Mayotte avec ce flot de réfugiés économiques. L'objectif des programmes de coopération régionale et les mesures recommandées par les missions parlementaires venues à Mayotte pour analyser la situation et qui sont en train de se mettre en place était justement d'agir en amont, donc à Anjouan, principalement.

A Domoni, un des nombreux points de départ des kwassas vers Mayotte Paradoxalement, le président ne dira pas un mot sur les mesures prises pour alléger les procédures d'obtention des visas à Anjouan. Ce sont pourtant en tout 5759 visas qui ont été accordés en 2009 contre 1246 l'année précédente. Même si, comme le confiait l'ambassadeur de France à Moroni, « l'objectif d'infléchir la courbe du nombre de départs de clandestins, avec tout le tragique que cela implique » n'était pas atteint, « il s'agit d'un galop d'essai ». Pas un mot non plus sur les projets de coopération, notamment en matière de santé, engagés sur l'île voisine. Aurait-on susurré dans le creux de l'oreille du président que la simple évocation de coopération avec les Comores indépendantes donnait de l'urticaire à certains élus mahorais et à une partie de la population? Tout porte à le croire puisque ce sujet a été abordé lors de son discours du lendemain à la Réunion où il a détaillé plusieurs projets, notamment celui de la maternité d'Anjouan qui prendra corps cette année. En toute logique, le président aurait dû s'approprier aussi ces avancées incontestablement positives et qui se situent sur une autre terrain que celui de la répression. Mais surtout, il a raté l'occasion d'user de son aura pour faire « avancer les consciences » en insistant sur la nécessité vitale, y compris pour l'avenir de Mayotte, de cette coopération et en rappelant que les budgets alloués à la coopération ne sortent pas de la même enveloppe que celle destinée à Mayotte puisque c'est ce qui semble inquiéter de nombreux mahorais. Comme le disait Bamana lors de la visite de Brigitte Girardin venue présenter de nouvelles mesures de lutte contre l'immigration à Mayotte en 2004, « cela revient à jeter l'argent au fond du lagon ». Il est dommage que les actuels décideurs aient oublié cette phrase d'un des pères de la départementalisation qui semblait conscient, lui, que le problème devait être pris à la base, c'est-à-dire à Anjouan, par la coopération, même si l'on peut lui faire le reproche posthume de ne l'avoir dit ni assez fort, ni assez souvent. Si la construction du nouveau centre de rétention, dont l'état de décrépitude avait défrayé la chronique métropolitaine l'année dernière, a bien été confirmée pour la fin de 2011, rien n'a été dit quant à d'éventuels changements et « recadrages » dans les méthodes d'arrestation et de reconduite à la frontière. Pourtant, de nombreux organismes s'élèvent régulièrement contre les atteintes à répétition aux droits de l'homme et de l'enfant. Les rapports tels que ceux de la défenseure des enfants ou de la CNDS se suivent et s'entassent de toute évidence dans un tiroir, sans aucune suite. Ces manquements à la légalité ne sont pourtant pas dénoncés par des exaltés : Emmaüs, Secours Catholique, Fédération d'Entraide Protestante, Fondation Abbé Pierre, Fondation de l'Armée du Salut, Cimade, Réseau Education Sans Frontières, Médecins du Monde, Secours Catholique... Le président français sait-il que sur le sol de la République, des enfants vivent dans la rue, font la manche, voire les poubelles pour se nourrir, comme ceux que l'on rencontre de plus en plus à Kawéni, notamment, parce que leur mère a été « éloignée » et qu'ils se retrouvent seuls, sans ressources et... sans école? Parce que la loi n'est pas respectée. Cette bombe à retardement se nourrit chaque jour de nouveaux exclus. Comment peut-on rappeler à la légalité ceux qui ont « croisé à Mayotte un voisin que l'on savait reconduit vers les Comores quelques jours plus tôt » (que faut-il faire, le dénoncer à la Paf par lettre anonyme?), ou « donné un travail à un Comorien que l'on savait en situation irrégulière » et ne pas imposer la même rigueur légaliste aux services de l'état ? Violences lors des manifestations Nicolas Sarkozy a ensuite rencontré des représentants des forces de l'ordre qui sont intervenues lors des violentes manifestations du 2 décembre dernier. Il reprendra ce thème également dans son discours sur le parvis du comité du tourisme, expliquant que « l'opinion publique métropolitaine n'a pas compris qu'alors que Mayotte accédait au statut de département de France, certains Mahorais s'en prennent ainsi aux symboles de la République de la manière la plus violente et, je veux le dire très clairement, la plus intolérable qui soit ». Il énuméra ensuite la liste des violences relevées. « Un gendarme a été grièvement blessé », « une policière de la Police de l'Air et des Frontières a failli perdre la vie en étant lapidée », « le Centre de rétention administrative de Mayotte a été mis à sac, tandis que de nombreux européens étaient pris pour cible par les émeutiers ». Le silence qui s'est alors abattu sur l'assemblée de milliers de personnes fut impressionnant. Plus un applaudissement, plus un mot. Le seul moment de silence de tout le discours.
 En fin stratège, le président saura ranimer la foule de ses admirateurs avec un « cela n'est pas Mayotte! ». La départementalisation Après avoir visité à Longoni une ferme aquacole, Nicolas Sarkozy est arrivé à Mamoudzou pour le bouquet final de cette visite marathon : le discours attendu par plusieurs milliers de personnes, on parle de 15.000 spectateurs, l'Elysée de 20.000. Bien entendu, c'est par la départementalisation, dont le processus est en phase finale d'approche, que le président entamera son discours. Sujet fédérateur s'il en est puisque les Mahorais ont voté pour ce nouveau statut à plus de 95% en mars dernier. Et quand le président dit « cette départementalisation, je vous l'avais promise dans la « lettre aux Mahorais » », on ne peut qu'apprécier un tel art de la récupération. Sarkozy n'a pourtant pas fait preuve d'un désir frénétique de voir Mayotte devenir le 101ème département! Il a snobé l'île au lagon en 2007 alors que tout le monde attendait sa visite et s'est contenté, en fait, de gérer des engagements pris bien avant lui, tout en mettant l'accent sur « les devoirs » et sur la nécessité d'un « développement endogène » qui sont les deux leitmotivs du Pacte pour la départementalisation. Il est clair que, pour lui, le temps de « l'assistanat » arrive à son terme. Le processus de la départementalisation est véritablement engagé depuis les années 90. Il a fait une nouvelle avancée avec la consultation de 2000 qui répondait déjà à une promesse faite par les gouvernements successifs de consulter le population "avant l'an 2000", à reculons, certes, mais la France ne pouvait manquer à sa parole. Son rôle à lui se limite à « couper le ruban », comme ces élus qui inaugurent un bâtiment dont les plans ont été validés par un prédécesseur. C'est la continuité de la République. Les projets passent de main en main jusqu'à leur éclosion. De là à dire « je » vous avais promis... C'est la France qui avait promis! L'Union des Comores Une seule fois dans ce long discours, le mot « Comores » a été prononcé : « qui n'a pas croisé à Mayotte un voisin que l'on savait reconduit vers les Comores quelques jours plus tôt ? ». On sait bien évidemment la position des uns et des autres et les deux logiques qui s'affrontent depuis maintenant 35 ans. Mais ce « je ne laisserai à personne, à aucune puissance étrangère, le droit de décider de qui serait Français et de qui ne le serait pas. (…) Mayotte, c'est la France, et ça le restera » sonne comme une démonstration de force face à un micro-état, qui effectivement a bien peu de poids et ne risque pas de faire à Mayotte ce qu'il a pu faire, avec l'aide de plusieurs pays africains, en débarquant à Anjouan pour mettre fin aux velléités sécessionnistes. Sauf qu'en l'occurrence, il ne s'agit pas d'une revendication d'une « puissance étrangère », mais de celle de plusieurs instances internationales et non des moindres, puisqu'on y trouve en premier lieu l'ONU et l'Union Africaine qui demandent l'application du droit international. On peut trouver des tas de raisons, et même de très bonnes raisons, pour que ce droit soit réexaminé dans ce cas précis, mais doit-on pour autant traiter cette revendication par le mépris sous prétexte qu'elle émane d'un petit pays en grande difficulté économique? Quand bien même on fait partie des principaux bailleurs de fonds de ce pays.

Dans le centre de Moroni... L'hypocrisie est d'ailleurs aussi présente chez les deux protagonistes. La France qui n'entend rien, ne voit rien, fait la sourde oreille, sûre de son bon droit, mais surtout de sa force et les gouvernants de l'Union des Comores qui utilisent ce thème pour étouffer chaque crise interne tout en essayant d'en tirer quelque avantage financier. A chaque difficulté interne, on ressort la « question de l'île comorienne de Mayotte » pour détourner l'attention des Comoriens qui, de plus en plus, face au marasme économique, se disent qu'après tout, les Mahorais font bien ce qu'ils veulent, quand ils ne sont pas tentés de leur donner raison. D'ailleurs, une bonne partie de la population d'Anjouan, mais également et dans une moindre mesure, de Mohéli, avait demandé le rattachement de ces deux îles à la France lors de la crise séparatiste de 1997.
En 1997 à Anjouan, sur un mur, la France apporte à boire et à manger au soldat anjouanais Une hypocrisie que l'on retrouve également chez les Comoriens les plus acharnés à réclamer le retour de Mayotte dans le giron comorien : ils vivent, en grande majorité,... en France! Difficile alors de rester crédibles. Tant que cette question n'aura pas été, une fois pour toute, réglée devant les instances internationales, elle restera une épine dans le pied de Mayotte qui l'empêchera d'avancer sereinement et continuera d'entretenir ce climat de plus en plus délétère qui provoquera, à n'en pas douter, des accès de fièvre aux conséquences imprévisibles. Les événements survenus à Mayotte lors du court séjour de Mohammed Bacar sur son sol en sont une première expression. Nicolas Sarkozy aura donc su trouver les mots à dire (et surtout ceux à ne pas dire!) aux Mahorais pour s'assurer d'une victoire haut la main à toutes les élections, et pour plusieurs années.
|