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Le culte du travail s’est soudain emparé de
certains de ses membres, même si la plupart dénonçaient cette
ineptie : « Vous les Mzoungous (les blancs) peut-être,
mais nous les Mahorais on n’est pas fait pour travailler… »
Une armée de fonctionnaires, missionnaires du
service public à la française, se précipite le matin dès 6h30 sur
l’unique route de la capitale y créant des embouteillages géants
sous le regard tout d’abord ahuri et maintenant lassé de paysannes
Mahoraises qui, le visage enduit du masque de beauté traditionnel,
arrosent en cadence leurs salades.
Les M’zoungous, eux, font la queue dans leur 4x4
Suzuki ou leur vieille 404 achetée à prix d’or dégageant un
nuage de fumée opaque que traversent en riant des étudiants
proprets.
Les enseignants sont eux aussi coincés dans cet
immense embouteillage qui débute au pont de Passamainty et finit
près de la décharge publique à 6 kms de là, en face du
supermarché Flambant Neuf .
Les employés de bureau épient leurs collègues qui
ont gratté 10 minutes car il a fallu « barger » ;c’est-à-dire
prendre le bac qui relie Petite Terre à Grande Terre et qui traverse
toutes les ½ heures le bras de mer qui sépare les deux îles.
Petite terre, un autre monde, une autre temporalité
où les gens se disent encore bonjour et où légionnaires et
baroudeurs de la mer se croisent au restaurant « Le rendez-vous
des amis ».
A Mamoudzou l’apoplexie est à son comble aux
abords de l’hôpital où les urgences hyper saturées essaient de
dispatcher leurs patients arrivés en Kwassa-kwassa d’Anjouan ou de
Grande Comore.
Faut dire que la médecine libre et gratuite attire
non seulement les foules Mahoraises, mais aussi le reste de l’Afrique
qui regarde avec envie cet El dorado français où vient de s’ouvrir,
comble de l’ineptie, un grand supermarché CORA d’où les
M’zoungous repartent, le chariot rempli à ras bord, avant de
rentrer chez eux où ils constatent avec effarement qu’ils viennent
de se faire tout braquer, mêmes leurs vieilles chaussures qui
séchaient sur la véranda.
Faut dire qu’entre 6h30 et 18h (horaires
« normaux » de travail !), ils laissent leurs
biens stockés le plus souvent dans un logement SIM (Société
Immobilière de Mayotte), alors qu’à 100 mètres de là
s’entassent des bidonvilles d’anjouanais arrivés à la nage et
qui n’ont que ça à faire toute la journée : regarder le
M’zoungou s’agiter dans tous les sens et entasser à la fin de la
journée leurs biens de consommation gagnés à la sueur de leur
front.
C’est ça le choc de la confrontation société de
consommation, plaquée brutalement en 5-6 ans sur une société
traditionnelle Africaine et musulmane.
Le Cadi du village (juge/notaire/homme de loi
musulman) regarde impassible les gendarmes courir dans tous les sens
pour attraper les sans-papiers ou les voleurs de M’zoungous qui
agissent la nuit enduits d’huile de coco. Tout ce petit monde
glisse entre les doigts des règles, de la loi de la République et
de son utopie Altière qui considère son mode de fonctionnement
comme un modèle pour l’humanité entière.
Certains M’zoungous baissent les bras et se
contentent de glisser sur le lagon avec leur Vahiné ou se réfugient
sur les hauteurs de l’île pour nourrir les makis ; d’autres
craquent et échouent aux urgences de l’hôpital où ils font la
queue comme tout le monde car « il n’y a pas de médecine
à 2 vitesses ici », vaste hypocrisie quand on sait que le
M’zoungou moyen gagne dix fois plus que le Smic mahorais et cent
fois plus que celui Anjouanais.
Quand les grands enfants que nous sommes débarquent
(pour la première fois) à Mayotte dans un contexte de travail en
pensant venir passer de grandes vacances au bord de la mer tout en
travaillant au rythme des îles, on leur explique tout de suite
qu’ici :
1) on travaille plus qu’ailleurs
2) que la vie des îles n’est pas si facile
qu’on se l’imagine en Métropole.
Liant le geste à la parole votre informateur pressé
comme le lapin d’Alice au pays des merveilles vous plantera là un
peu plus tard car il est occupé, a des milliers de choses à faire
et ne peut pas perdre son temps à parler dans le vide.
Est-ce pour culpabiliser le mahorais de base qui on
le sait est fainéant et fait de la résistance passive devant toute
cette agitation, que le bon missionnaire de l’Utopie Républicaine
Française s’agite dans tous les sens pour justifier un salaire
majoré par la prime d’expatriation.
Est-ce pour ne pas se retourner et voir que les
valeurs de la république Liberté/Egalité/Fraternité sont
difficilement applicable dans un pays où la moitié de la population
arrive en Kwassa-kwassa (barques illégales) des îles environnantes
où ils gagnent en un mois ce que lui ramasse en quelques heures…. ?
Perdus dans vos pensées vous êtes soudain aspiré
par un trou noir. C’est le vide absolu dans votre philosophie de
l’univers. Vos repères sont absents à part la langue, la poste et
le centre des impôts et c’est déjà pas mal. Vous êtes là en
exil de votre culture, sur un territoire qu’on vous certifie
français alors que c’est l’Afrique profonde, agraire et
musulmane de surcroît.
« On vous envoie là pour vous punir ? »
me demande une employée de bureau de la DASS.
« Non c’est volontaire, une expérience,
un challenge, une parenthèse. ».
« Ah bon. Vous savez ici il y a beaucoup de
médecins qui ont quelque chose à se reprocher. Des casseroles
quoi » Moi qui m’attendais à des fleurs…
Pourquoi ? C’est louche de partir, c’est
louche de s’exiler. Il doit avoir de bonnes raisons de quitter le
sein de mère patrie pour aller se perdre dans l’océan indien en
plein canal du Mozambique. Pourtant c’est pas si mal ici :
avec le Lagon, les Baleines, les Lémuriens (les makis). Les gens
sont sympathiques et « exotiques », surtout les
femmes avec leurs masques de beauté barbouillés sur le visage.
Le problème c’est qu’on ne peut pas s’évader
de Mayotte ni au niveau de l’imaginaire (on est quand même en
France) ni au niveau de la géographie : c’est une île, c’est
Saint-Hélène de Napoléon.
On ne s’échappe pas d’ici. On tourne en rond,
le syndrome insulaire nous guette, la parole tourne en rond comme une
toupie. Les voyageurs pathologiques quittent leur village pour y
revenir par l’autre bout quelques jours plus tard. Ca donne le
vertige mais c’est rassurant aussi de se sentir au chaud sur ce
petit bout d’île où tout le monde semble se connaître. Et les
M’zoungous qui s’agitent et les autres qui les regardent passer
dans leurs 4x4 sur l’unique route de l’île. Scène de travaux
interminables et où vous pouvez tomber non pas dans un nid de poule
ou d’autruche mais dans une baignoire me faisait remarquer en
riant une ancienne de l’équipement.
Heureusement qu’il y a le week-end : exporter
l’idée du week-end sur ces îles où la philosophie de la vie
reposait sur l’idée de l’Eden, le grand jardin où les fruits
appartiennent à tout le monde,des arbres à pains et des bananiers,
dans une société au mode de vie communautaire et égalitaire.
Voilà peut-être pourquoi il y a autant de vols. Le
vol pire que le viol ici et pourtant pratique courante de ces
descendants de pirates ?
La prison de Majicavo est une prison modèle
toute neuve, tenue de manière carrée par le directeur Mr K. ancien
légionnaire à la retraite. « 50% de viols de mineurs »
me dit-il en écrasant sa Marlboro dans le cendrier rouge et blanc en
forme de casquette de légionnaire. Derrière lui sur le mur, les
faits d’armes : les médailles et les photos des copains en
tenue rouges et blanches.
L’infirmière est en arrêt maladie : hier
soir chez elle on lui a tiré dessus : des voleurs. Difficile de se
tropicaliser dans ces conditions. Elle a craqué et a déménagé le
jour même.
Les problème de sécurité dans la communauté
blanche c’est initiatique parmi d’autres réjouissances. On
arrive, on galère : ça commence par des problèmes d’avions
(il n’y a pas de ligne directe, on n’a pas de place, on attend 7
heures à l’aéroport de La Réunion la correspondance.
Vous avez fait bon voyage ? Me demande, un
sourire au coin des lèvres, le directeur de l’hôpital qui me
croise une minute dans le couloir
- Non, merci.
- moi aussi la première fois : 24h de galère.
- Vous savez que le bizutage est puni par la loi ?
- Vous êtes bien installé ?
- Non on cherche une maison
- Très dur par ici, très cher…et le vol. Le
gynéco qui est arrivé en juin dernier est reparti le jour même.
Rires…Il a posé ses valises, une heure après on lui avait tout
volé. Une arrivée avortée en quelque sorte.
Aucune solidarité entre blancs n’existe ici
contrairement à l’étranger, dans la communauté francophone :
Normal on est en France, pas de quoi en faire un plat de
l’expatriation. On n’est plus expatrié vu qu’on est en France.
Donc pas d’entre aide. Chacun galère et flippe dans son coin :
aucun accueil à l’aéroport, aucun parrainage, aucun soutien des
pairs.
C’est comme la Maltraitance. On a souffert à
l’arrivée, on ne voit pas pourquoi il n’en serait pas de même
pour vous, et la maltraitance entraîne la maltraitance.
Vous voulez vous plaindre, chercher un tiers ?
Ici c’est Mayotte. C’est entre nous, ça se règle à deux, pas
de loi, pas d’assurance, pas de témoins, la parole semble
volatile. Une chose est dite, promise, chose due. Hé bien non :
le lendemain c’est le contraire, vous avez mal compris « j’ai
jamais dit ça ». Importance d’être à trois d’avoir
toujours un témoin, trianguler la relation et faire tout par écrit.
Attention aussi à la sensitivité des gens. Si parler c’est
prendre le risque de faire délirer l’autre ici s’en est
l’illustration, la parano est à fleur de peau. Chacun est sur son
quant à soi me confiait un ancien de l’hôpital qui s’intéresse
à la culture mahoraise. L’ego gonfle : tout le monde est
chef, caricature stupide du bon patron paternaliste et tout puissant.
L’inceste guette, on s’arrange si tu déranges,
tu finiras dans la mangrove…
En résumé pour être « tropicalisé »
assez vite il ne faut pas trop bouger, pas trop parler et attendre
que le lapin pressé ait fait le tour de l’île pour reprendre la
conversation. C’est un mélange de l’île des enfants perdus de
James Berrie (l’auteur de Peter Pan) et d’Alice au pays des
merveilles de Lewis Caroll.
Et la loi là dedans. Que fait la police ?
REQUISITION :
Appel pour réquisition au commissariat de
Mamoudzou.
J’ai pour mission d’examiner un enfant violé.
Le lieutenant D me reçoit dans son bureau où des photos
d’interventions du RAID font penser à des publicités de cinéma
pour un film d’aventure.
« C’est moi partout » me
confie-t-il avec fierté quand je lui pose la question de ces photos
de films d’aventures. C’est le film de sa vie. Le voilà en train
de descendre en rappel d’un hélicoptère, là il serre la main du
président de la République. Là c’est en Rambo, ici en tenue de
guerre bactériologique, plus loin avec les chiens, etc…« Le
film de ma vie » confirme-t-il.
L’enfant entre. Il a 6 ans, un petit noir, rigolo,
souriant ; Il a été abusé par un chauffeur de taxi. Sa mère
un bébé dans les bras se tient un peu en arrière. Le lieutenant
commence par offrir des bonbons aux enfants.
Je lui rappelle que l’on apprend aux enfants de ne
pas accepter les bonbons de n’importe quel inconnu. L’entretien
se passe tranquille. «C’est Houssen qui m’a fait ça »,
répète le petit. « On est parti dans une camionnette, les
fauteuils étaient gris. On s’est arrêté, il m’a fait mal. »
Le lieutenant grogne : « Le salaud, si
je le tiens il finit dans la Mangrove… » ses poings se
crispent. Sur l’ordinateur le portrait de sa femme, à côté son
enfant. Au mur des photos de boxeur à côté de celles de Rambo. Je
change de sujet : et le père ? En métropole. La mère
comme souvent ici subvient seule aux besoins des enfants tous de
pères différents…
L’entretien dure ½ heure. La faim nous tenaille.
Il est 14 h, c’est vendredi, ça sent le week-end, le lagon. Le
crime paraît anachronique ici. La mère ne semble pas choquée, elle
veut seulement de l’argent pour élever ses enfants. On décide de
poursuivre la discussion au brochetti en face du commissariat. Le
lieutenant D. m’aime bien même si je suis un « psy ».
« J’étais boxeur, champion international
avant de faire le RAID », me confie-t-il.
« Ici c’est pas marrant je m’emmerde.
Les criminels avouent tout de suite. Ils ne se défendent même pas
quand on les arrête. On n’a pas à se battre, il n’y a pas
d’action. Soit ils nient, jusqu’au bout : les « Anjouanais.
Soit ils avouent de suite et disent qu’ils acceptent de payer ce
qu’ils doivent : les Mahorais. »
« Moi ici je ne me plais pas, a part la
chasse au gros derrière la barrière de corail, il n’y a rien à
foutre. C’est l’exil pour moi. »
De toutes façons mon idéal du métier de policier
en a pris un coup dans les cités de la métropole. Ici, si on laisse
couler, dans dix ans ça fera pareil…
Moi ce que j’aimais c’était le ring, les feux
de la rampe, les articles dans les journaux. Après la gloire
l’anonymat ça fait tout drôle. On vous prend pour un frimeur
quand vous racontez tout ça ; c’est comme une drogue la
célébrité, puis plus rien, si ce n’est des articles de journaux
jaunis. Des fois ici je regrette les petits beurs des cités qui se
débattaient, vous insultaient, et qui n’avouaient jamais ;
fallait cogner. Ca au moins c’était de l’action ; je suis
un chasseur et j’aime ça. Heureusement demain je vais derrière la
barrière de corail. La chasse, il n’y a que ça qui me retienne
ici ».
La pluie commence à s’abattre sur le petit
brochetti en face du commissariat. C’est la fin de la saison sèche.
On se sépare, c’est vendredi à 12h ;
l’appel de la mosquée vous tire vers l’ailleurs. Le week-end est
déjà là.
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